Il existe plusieurs manières de définir rigoureusement les fonctions exponentielles et logarithme, mais toutes commencent par en construire une pour ensuite obtenir l’autre.
Dans cette section, on construit d’abord la fonction exponentielle à l’aide d’une série de puissances, on étudie ses propriétés, et on l’utilise ensuite pour construire la fonction logarithme. (Dans la section suivante on fera le contraire.)
Considérons la série numérique ∑n⩾0an(x) avec paramètre x, pour laquelle an(x):=n!xn. Puisqu’on a, pour tout x∈R, que n→∞liman(x)an+1(x)=n→∞limn+1∣x∣=0, le critère de d’Alembert implique que la série ∑n⩾0an(x) converge absolument, et définit ainsi une fonction sur tout R.
Définition 14.1.
On appelle exponentielle la fonction exp:Rx→R↦exp(x):=n⩾0∑n!xn.
Remarquons que par définition,
exp(0)=1.
Toute l’importance de cette fonction réside dans sa propriété fondamentale: elle transforme les sommes en produits. Plus précisément:
Théorème 14.1.
Pour tous x,y∈R, on a exp(x+y)=exp(x)exp(y).
Proof
Par définition, exp(x+y)=N→∞limn=0∑Nn!(x+y)n. Par la formule du binôme, pour tout n⩾0, (x+y)n=k=0∑n(kn)xkyn−k, ce qui permet d’écrire n=0∑Nn!(x+y)n=n=0∑Nk=0∑nk!(n−k)!1xkyn−k=k=0∑Nn=k∑Nk!(n−k)!1xkyn−k=k=0∑Nk!xkn=k∑N(n−k)!yn−k=k=0∑Nk!xkl=0∑N−kl!yl Définissons N′=⌊2N⌋, et décomposons la somme sur k en deux: k=0∑N=k=0∑N′+k=N′+1∑N La deuxième s’estime comme suit: puisque ∑l=0N−kl!∣y∣l⩽exp(∣y∣), k=N′+1∑Nk!xkl=0∑N−kl!yl⩽k=N′+1∑Nk!∣x∣kl=0∑N−kl!∣y∣l⩽exp(∣y∣)k=N′+1∑Nk!∣x∣k, qui tend vers zéro lorsque N→∞. On peut ensuite écrire la première somme ainsi: k=0∑N′k!xkl=0∑N−kl!yl=exp(y)k=0∑N′k!xk−k=0∑N′k!xk(exp(y)−l=0∑N−kl!yl)=exp(x)exp(y)+xxxxxxexp(y)(k=0∑N′k!xk−exp(x))−k=0∑N′k!xk(exp(y)−l=0∑N−kl!yl), D’une part, N→∞limk=0∑N′k!xk=exp(x), et d’autre part, pour tout ε>0 on a que, pour tout N suffisamment grand, et pour tout k⩽N′, exp(y)−l=0∑N−kl!yl⩽ε, qui permet de majorer k=0∑N′k!xk(exp(y)−l=0∑N−kl!yl)⩽ε∣exp(y)∣ On a donc bien démontré que exp(x+y)=N→∞limn=0∑Nn!(x+y)n=exp(x)exp(y).
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Cette propriété rappelle celle de la fonction “puissance” en arithmétique, n↦an, qui transforme aussi les sommes en produits: pour toute base a>0, am+n=aman∀m,n∈N. La base se retrouve en prenant n=1: a1=a. Pour cette raison, on utilise souvent la notation exp(x)≡ex, où le nombre e:=exp(1)=n⩾0∑n!1=2.718⋯ En bas de page, on montre que ce nombre est en fait le même que celui défini dans la section sur la série géométrique, et qu’il est irrationnel.
Voyons des conséquences de la propriété fondamentale:
Corollaire 14.1.
Pour tout x∈R, exp(−x)=exp(x)1.
Proof
En utilisant le théorème, 1=exp(0)=exp(x+(−x))=exp(x)exp(−x).
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Puisque exp(x)>1>0 pour tout x>0, le corollaire implique que 0<exp(−x)=exp(x)1<1 pour tout x>0. En particulier, exp(x)>0 pour tout x∈R, donc on peut écrire plus précisément l’ensemble d’arrivée de l’exponentielle: exp:Rx→R+∗↦exp(x).
Théorème 14.2.
L’exponentielle est dérivable sur R, et (exp(x))′=exp(x)∀x∈R.
Proof
Il s’agit de calculer h→0limhexp(x+h)−exp(x)=h→0limhexp(x)exp(h)−exp(x)=exp(x)h→0limhexp(h)−1. Or hexp(h)−1=h1k⩾1∑k!hk=k⩾1∑k!hk−1=j⩾0∑(j+1)!hj=1+j⩾1∑(j+1)!hj, ce qui entraîne, lorsque ∣h∣<1, et puisque (j+1)!⩾1, hexp(h)−1−1⩽j⩾1∑(j+1)!∣h∣j⩽j⩾1∑∣h∣j=1−∣h∣∣h∣. (On a sommé la série géométrique.) On a donc h→0limhexp(h)−1=1, ce qui démontre l’affirmation.
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Une conséquence immédiate de ce dernier résultat: étant dérivable partout, x↦exp(x) est continue. On utilise ce fait pour démontrer:
Proposition 14.1.
exp:R→R+∗ est une bijection.
Proof
Remarquons que si x>0, alors k!xk>0 pour tout k⩾2, et donc exp(x)>1+x∀x>0, qui entraîne x→+∞limexp(x)=+∞, ainsi que x→−∞limexp(x)=y→+∞limexp(−y)=y→+∞limexp(y)1=0. Fixons maintenant y>0. Les deux limites ci-dessus impliquent qu’il existe a et b tels que exp(a)<y<exp(b). Par le Théorème de la valeur intermédiaire appliqué à exp:[a,b]→R, on en déduit qu’il existe x∈]a,b[ tel que exp(x)=y. Ceci montre que Im(exp)=R+∗, et donc que la fonction est surjective. Montrons qu’elle aussi injective. Pour ce faire, remarquons que si x<x′, le Théorème des accroissements finis implique qu’il existe c∈]x,x′[ tel que x′−xexp(x′)−exp(x)=exp′(c)=exp(c). Puisque exp(c)>0, on en déduit que exp(x)<exp(x′). Ainsi, exp:R→R+∗ est bijective.
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On a démontré, en passant, que x→−∞limexp(x)=0,x→+∞limexp(x)=+∞.
14.1.1 Logarithme
Puisque l’exponentielle est bijective, on peut considérer sa réciproque:
Définition 14.2.
La réciproque de exp:R→R+∗ est appelée logarithme: ln:R+∗x→R↦log(x)
Par définition, on a donc log(exp(x))exp(log(y))=x∀x∈R,=y∀y∈R+∗.
Si l’exponentielle transforme des sommes en produits, sa réciproque doit forcément transformer des produits en sommes:
Théorème 14.3.
Pour tous x,y∈R+∗, log(xy)=log(x)+log(y).
Proof
Par définition, t=log(xy) si et seulement si exp(t)=xy. Mais x=exp(log(x)) et y=exp(log(y)), et donc exp(t)=exp(log(x))exp(log(y))=exp(log(x)+log(y)). Ceci implique que log(xy)=t=log(x)+log(y).
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D’autres propriétés qui découlent directement du fait que le logarithme est la réciproque de l’exponentielle: log(1)=0, log(x){<0>0 si 0<x<1 si x>1.
De plus, par le théorème sur la dérivée de la fonction réciproque, pour tout x>0, en dérivant les deux côtés de l’identité exp(log(x))=x, on obtient exp′(log(x))(log(x))′=1, qui donne (log(x))′=exp′(log(x))1=exp(log(x))1=x1. Notons encore que x→0+limlog(x)=−∞,x→+∞limlog(x)=+∞.
14.1.2 Changements de base
On peut utiliser exp et log pour définir d’autres fonctions, dont les propriétés sont semblables mais que l’on interprète comme exponentielles et logarithmes dans des bases différentes. Soit a>0, appelé base.
Définition 14.3.
L’exponentielle de basea est la fonction expa:Rx→R+∗↦expa(x):=exp(xlog(a)).
On a bien sûr que expa(x+y)=exp((x+y)log(a))=exp(xlog(a)+ylog(a))=exp(xlog(a))exp(ylog(a))=expa(x)expa(y), et on utilise aussi la notation expa(x)≡ax. On peut ensuite calculer (expa(x))′=(exp(xlog(a)))′=log(a)>0expa(x), et puisque le signe de log(a) change, on en déduit que expa(x) est strictement croissante si a>1, strictement décroissante si 0<a<1.
Remarquons que l’on peut maintenant considérer une exponentielle évaluée en un point x>0, mais dont la base est elle-même une fonction a(y)>0: expa(y)(x)=a(y)x:=exp(xlog(a(y))). En particulier, on a la formule classique: pour tous x,y∈R, (ay)x:=exp(xlog(ay))=exp((xy)log(a))=axy.
Aussi, si la base dépend de x et que l’exposant est une fonction de x, on doit admettre implicitement la définition suivante:
Définition 14.4.
Si f(x)>0, alors f(x)g(x):=exp(g(x)log(f(x))).
14.1.3 Définition alternative de e
Dans cette section, le nombre e=2.718… a été défini par la limite
n→∞lim(1+n1)n.
On montre ici que ce nombre est aussi égal à exp(1):
Théorème 14.4.
n→∞lim(1+n1)n=k⩾0∑k!1
Proof
Définissons en=(1+n1)n,en′=1+k=1∑nk!1. On veut montrer que n→∞limen=N→∞limeN′. Rappelons que la formule du binôme de Newton permet d’écrire en=1+k=1∑nk!1(1−n1)⋯(1−nk−1). Puisque 1−nj<1 pour tout j=1,2,…,n−1, on en déduit que en<en′, et donc que n→∞limen⩽n→∞limen′. Ensuite, fixons un entier N, quelconque, et remarquons que pour tout n>N, en>1+k=1∑Nk!1(1−n1)⋯(1−nk−1). En prenant n→∞, ceci donne n→∞limen⩾1+k=1∑Nk!1=eN′. Comme cette dernière inégalité vaut pour tout N, on a aussi que n→∞limen⩾N→∞limeN′.
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14.1.4 Irrationnalité de e
Théorème 14.5.
Le nombre e=exp(1)=∑k⩾0k!1 est irrationnel.
Proof
Par l’absurde, supposons que e est rationnel, c’est-a-dire qu’il existe deux entiers p,q∈N∗ tels que e=qp. Définissons la suite (Mn)n⩾1: Mn=n!(e−k=0∑nk!1) Par définition, Mn>0 pour tout n (puisque la suite an=∑k=0nk!1 est strictement croissante et tend vers e). Ensuite, notre hypothèse permet d’écrire Mn=n!(qp−k=0∑nk!1), qui implique que lorsque n>q, Mn est un entier: Mn∈{1,2,3,4,…}. Or on peut remarquer que Mn=n!(qp−k=0∑nk!1)=n!(k=0∑∞k!1−k=0∑nk!1)=n!k=n+1∑∞k!1=n+11+(n+1)(n+2)1+(n+1)(n+2)(n+3)1+⋯⩽n+11+(n+1)21+(n+1)31+⋯=n+11⋅1−n+111=n1. On en déduit que Mn<1 lorsque n>1, une contradiction puisqu’on a dit plus haut que Mn⩾1 est un entier.