Commençons par étudier les valeurs d’une fonction f proche d’un point x0, avec la définition de base de la limite enx0. Le point x0 pourra être un point intérieur du domaine de la fonction, ou alors sur son bord.
Il y a trop de comportements possibles pour f(x) lorsque x s’approche de x0, donc dans notre analyse, on se concentrera sur les comportements classiques observés dans nombre de fonctions rencontrées en analyse, et qui sont les plus rencontrés dans le développement de la théorie des fonctions. En particulier, on donnera un sens aux termes suivants:
f(x)tend versL∈R lorsque x tend vers x0
f(x)tend vers l’infini lorsque x tend vers x0
7.2.1 Notion de voisinage
Informel 7.1.Pour définir la “limite de f(x) en x0”, nous allons étudier les valeurs de f(x) lorsque x devient arbitrairement proche de x0. Et c’est la formulation rigoureuse de cette notion qui pose souvent des difficultés.
Pour parler des réels x proches de x0, on utilisera la notion de voisinage.
Définition 7.1.
Soit x0∈R.
L’ensemble V=]x0−α,x0[∪]x0,x0+α[, où α>0, est appelé voisinage épointé de x0.
Une fonction f est définie au voisinage de x0 si il existe un voisinage épointé de x0, V, tel que f(x) est définie pour tout x∈V.
Exemple 7.1.
Aucune des fonctions f(x)=x1f(x)=log∣x∣f(x)=sin(x2+x1) n’est définie en 0, mais toutes sont bien définies dans un voisinage épointé de 0.
Par définition, un voisinage épointé de x0 contient une infinité de points distincts de x0. Mais surtout: quelle que soit la distance δ>0 qu’on choisit, aussi petite que l’on veut, il contient des points x dont la distance à x0 est inférieure ou égale à δ: 0<∣x−x0∣⩽δ.
7.2.2 Limite en un point
Un premier cas naturel à considérer est celui dans lequel les valeurs de f(x) tendent à se rapprocher d’un nombre, que l’on notera généralement L, à mesure que x se rapproche de x0.
Animation explicative
Définition 7.2.
Soit x0∈R et f une fonction définie dans un voisinage épointé de x0. On dit que f tend vers L∈R lorsque x tend vers x0 si pour tout ε>0 il existe δ>0 tel que ∣f(x)−L∣⩽ε dès que 0<∣x−x0∣⩽δ. Le réel L sera appelé la limite, et on utilisera la notation: x→x0limf(x)=L.
Remarque 7.1.
Dans cette définition, on peut prendre ε>0 arbitrairement petit, et le nombre δ>0 doit en général être pris en fonction deε.
Il est important de remarquer que l’étude de limx→x0f(x) est indépendante de la valeur que f prend en x0. En fait, f n’a même pas besoin d’être définie en x0 pour que sa limite existe!
Animation explicative
Sur l’animation ci-dessous, choisir quelques valeurs de ε>0, et adapter δ>0 de façon à ce que ∣f(x)−L∣⩽ε deˋs que0<∣x−x0∣⩽δ.
Exemple 7.2.
Considérons une fonction f:R∖{2}→R, telle que f(x)=2x−1∀x=2. Étudions cette fonction dans un voisinage épointé de x0=2. Cela signifie que l’on ne s’intéresse qu’aux valeurs de f(x) pour des réels x proches de 2, différents de 2. À première vue, si x est proche de 2 alors x−1 est proche de 1, et donc f(x) devrait être proche de 21. On peut donc conjecturer que x→2limf(x)=21. Pour commencer, étudions la différence ∣f(x)−21∣=2x−1−21=2x−2=21∣x−2∣. Cette expression montre de façon assez transparente que f(x) est proche de 21 lorsque x est proche de 2, et permet maintenant d’implémenter la définition de limite. Fixons ε>0. Par l’identité écrite plus haut, on a ∣f(x)−21∣⩽ε si et seulement si 21∣x−2∣⩽ε, c’est à dire ∣x−2∣⩽2ε. Ainsi, si on définit δ:=2ε, on a bien ∣f(x)−21∣⩽ε dès que 0<∣x−2∣⩽δ. Ceci montre ce qu’on voulait: x→2limf(x)=21. Sur l’animation ci-dessous, choisir la valeur de ε, et voir comment adapter δ pour garantir que tout x∈[2−δ,2+δ] ait son image f(x)∈[21−ε,21+ε]:
On observe que δ=2ε est le “meilleur” δ possible . Pour un autre exemple élémentaire traité en détails, cliquer ici (blackpenredpen).
Informel 7.2.La fonction de l’exemple précédent a cela de particulier qu’elle a permis d’écrire une proportionnalité exacte entre ∣f(x)−21∣ et ∣x−2∣, ∣f(x)−21∣=21∣x−2∣, ce qui a permis de facilement trouver un δ en fonction de ε. Il n’y a que les fonctions du type f(x)=ax+b pour lesquelles cette proportionnalité est explicite, c’est-à-dire pour lesquelles on peut toujours écrire quelque chose comme (pour un L bien choisi) ∣f(x)−L∣=C∣x−x0∣, où C est une constante qui ne dépend pas de x. Si on ne peut pas faire de même dans un cas général, on pourra quand-même essayer de majorer la différence ∣f(x)−L∣ comme suit: ∣f(x)−L∣⩽C∣x−x0∣, ce qui permet également de trouver un δ en fonction de ε.
Exemple 7.3.
Considérons f(x):=⎩⎨⎧2x+532 si x=2, si x=2, et montrons que x→2limf(x)=31. Commençons par écrire la différence. Lorsque x=2, ∣f(x)−31∣=2x+53−31=32∣2x+5∣∣x−2∣. De par la présence de “∣x−2∣” au numérateur, cette expression exprime bien que ∣f(x)−31∣ sera proche de zéro lorsque x sera proche de 2. Mais pour rendre l’argument rigoureux il faut d’abord faire quelque chose pour ne plus avoir de “x” au dénominateur de la fraction. Nous allons donc travailler pour minorer le dénominateur par une quantité strictement positive, qui ne dépend pas de x. Si on suppose par exemple que x est à distance au plus 1 de 2, ∣x−2∣⩽1 (c’est-à-dire −1⩽x−2⩽1), alors on peut écrire que 2x+5=2(x−2+2)+5=2(x−2)+9⩾2(−1)+9=7, qui implique en particulier que ∣f(x)−31∣=322x+5∣x−2∣⩽327∣x−2∣=212∣x−2∣.Dorénavant, nous supposerons donc que ∣x−2∣⩽1. Maintenant, fixons un ε>0. L’inégalité que nous avons obtenue au-dessus dit que pour rendre ∣f(x)−31∣ plus petit que ε, il suffit de d’abord rendre 212∣x−2∣ plus petit que ε. Or 212∣x−2∣⩽ε⟺∣x−2∣⩽221ε. Ainsi, si on définit δ:=min{221ε,1}, alors 0<∣x−2∣⩽δ implique ∣f(x)−31∣⩽ε.
Exemple 7.4.
Considérons f(x):=e−x21, qui est bien définie partout, sauf en x=0. Montrons que x→0limf(x)=0. Fixons donc un ε>0, et montrons que l’on peut trouver un δ>0 tel que ∣e−x21∣⩽ε∀0<∣x∣⩽δ. Pour cela, on remarque d’abord que, l’exponentielle étant toujours strictement positive, ∣e−x21∣=e−x21. Or on peut résoudre l’inégalité e−x21⩽ε explicitement. D’abord, en prenant le log(⋅) (qui est une fonction croissante) des deux côtés de l’inégalité, et en changeant le sens de l’inégalité: x21⩾−log(ε). Cette dernière est toujours vraie si ε⩾1; dans ce cas on peut donc prendre n’importe quel δ, par exemple δ=2. Ensuite, considérons le cas où 0<ε<1. Dans ce cas, log(ε)<0, et donc −log(ε)=∣log(ε)∣. On a donc montré que ∣f(x)∣⩽ε si et seulement si ∣x∣⩽∣log(ε)∣1. On peut donc conclure en prenant δ:=∣log(ε)∣1.On voit, par ce calcul, que plus ε>0 est choisi petit, plus x doit être pris proche de 0 pour que ∣f(x)∣⩽ε.
7.2.3 Premières propriétés de la limite
Lemme 7.1.
Si la limite existe, elle est unique. Plus précisément: si il existe deux nombres L1,L2∈R tels que x→x0limf(x)=L1,x→x0limf(x)=L2, alors L1=L2.
Proof
(La preuve suit exactement ce qu’on a fait pour les suites!) Supposons, par l’absurde, que f tende vers deux limites différentes, L1=L2. Sans perte de généralité, on peut supposer que L1<L2. Définissons ε:=3L2−L1, qui est strictement positif par hypothèse. Aussi, L2−L1>ε.
Par définition de L1, il existe δ1>0 tel que ∣f(x)−L1∣⩽ε dès que 0<∣x−x0∣⩽δ1.
Par définition de L2, il existe δ2>0 tel que ∣f(x)−L2∣⩽ε dès que 0<∣x−x0∣⩽δ2.
Définissons maintenant δ:=min{δ1,δ2}. Considérons alors un x tel que 0<∣x−x0∣⩽δ. Comme δ⩽δ1, on a que ∣f(x)−L1∣⩽ε. Et, comme δ⩽δ2, on a que ∣f(x)−L2∣⩽ε. On a donc, par l’inégalité triangulaire, que ∣L1−L2∣=∣(L1−f(x))−(L2−f(x))∣⩽∣L1−f(x)∣+∣L2−f(x)∣⩽2ε=32∣L1−L2∣, ce qui est absurde
□
Le résultat suivant offre une caractérisation alternative de la limite en un point, en établissant un lien avec la notion de limite introduite précédemment pour le suites de réels. (En fait, certains textes/enseignant.e.s utilisent cette caractérisation pour définir la limite d’une fonction en un point.)
Lemme 7.2.
(Critère d’existence via les suites) Soit f définie au voisinage de x0. Alors x→x0limf(x)=L si et seulement si pour toute suite (an)n satisfaisant an=x0 pour tout n et an→x0 lorsque n→∞, on a que n→∞limf(an)=L.
Proof
⇒: Supposons que limx→x0f(x)=L. Prenons une suite (an)n telle que an=x0 pour tout n, et telle que an→x0. Fixons ε>0. Par la définition de limite, il existe δ>0 tel que ∣f(x)−L∣⩽ε dès que 0<∣x−x0∣⩽δ. Puisque an→x0, il existe un entier N tel que ∣an−x0∣⩽δ, et donc ∣f(an)−L∣⩽ε, ceci pour tout n⩾N. Ceci montre que f(an)→L. ⇐: Supposons maintenant que f(an)→L pour toute suite an→x0. Par l’absurde, supposons que f(x) ne tend pas vers L lorsque x tend vers x0. Cela signifie qu’il existe ε∗>0 pour lequel il n’existe aucun δ>0 tel que ∣f(x)−L∣⩽ε∗ dès que 0<∣x−x0∣⩽δ. Considérons alors la suite δn=n1 et pour tout n, considérons un xn tel que 0<∣xn−x0∣⩽δn et ∣f(xn)−L∣>ε∗. On a donc une suite (xn) telle que xn→x0, mais pour laquelle f(xn) ne tend pas vers L, une contradiction.
□
Ce critère est en général utilisé pour montrer qu’une fonction fn’a pas de limite lorsque x→x0. Pour ce faire, on pourra soit trouver une suite xn→x0 pour laquelle limn→∞f(xn) n’existe pas, ou alors trouver deux suites xn→x0, yn→x0 telles que les suites f(xn) et f(yn) possèdent des limites différentes lorsque n→∞: n→∞limf(xn)=n→∞limf(yn)
Exemple 7.5.
Montrons que la fonction f(x)=sin(x1) n’a pas de limite lorsque x→0. Pour ce faire, considérons deux suites qui tendent vers zéro.
Pour la première, prenons xn=2π+2πn1, pour laquellef(xn)=sin(xn1)=sin(2π+2πn)=1∀n
Pour la deuxième, prenons yn=23π+2πn1, pour laquellef(yn)=sin(yn1)=sin(23π+2πn)=−1∀n
On a donc xn→0 et yn→0, mais n→∞limf(xn)=n→∞limf(yn). Le théorème ci-dessus implique donc que la limite limx→0f(x) n’existe pas.
Animation explicative
Quiz 7.2.1.Soit f une fonction définie dans un voisinage épointé de x0, et telle que x→x0limf(x)=L. Alors
Quiz 7.2.2.Soit f une fonction définie dans un voisinage épointé de x0, telle que limx→x0f(x) existe. Vrai ou faux?