On a pour l’instant considéré deux types de limites:
celles qui convergent vers une limite finie: n→∞limxn=L,
celles qui tendent vers l’infini: n→∞limxn=±∞.
Or les limites importantes de l’analyse, celles qui permettent de faire avancer le développement du calcul différentiel et intégral, sont toutes des limites qui impliquent une forme ou une autre d’indétermination. Une limite représente une indétermination lorsqu’elle fait intervenir une combinaison de grandeurs qui est telle qu’on ne peut pas déterminer sa valeur directement à l’aide d’une des propriétés de base des limites vues précédemment . Plus précisément, une indétermination apparaît lorsque une suite est composée d’autres suites, présentant des comportement du type “tend vers zéro” ou “tend vers l’infini”. On décrit les principales indéterminations en considérant une suite xn formée à partir de deux autres suites, que l’on notera an et bn. On suppose les comportements de an et bn connus lorsque n→∞.
Animation explicative
Nous ne traiterons pas les indéterminations de façon générale puisque justement, leur présence indique qu’une étude au cas par cas est nécessaire. Nous allons donc discuter certaines de ces indéterminations, et présenter quelques techniques qui permettent de les résoudre, sur des exemples. Notons que ces techniques ne sont pas spécifiques au cas n→∞: toutes seront utiles plus tard, dans d’autres types de limites (comme x→x0).
3.8.1 Indéterminations du type “∞∞”
Exemple 3.24.
Nous avons déjà rencontré la suite xn=n+1n2, qui est du type “∞∞” puisque n2→+∞ et n+1→+∞. Nous avions également montré qu’elle tend vers +∞, l’intuition derrière ce fait étant la présence de l’exposant “2” fait que le numérateur l’emporte dans la limite n→∞. Une autre façon de traiter ce quotient est de l’écrire comme un produit: n+1n2==ann⋅=bnn+1n On a alors an→+∞ et bn→1, ce qui implique (par une propriété énoncée et démontrée ici) que n+1n2=anbn→+∞. Ainsi, en récrivant notre suite, on a pu la mettre sous une forme qui permet de déduire son comportement à l’aide d’une propriétés de base des suites.
Informel 3.8.Lorsqu’on est en présence d’un quotient bnan dans lequel an et bn sont les deux grands, on essaiera d’extraire ce qui est à l’origine de cette grandeur, en mettant un terme dominant en évidence. On pourra alors faire des simplifications dans la fraction bnan, et éventuellement faire disparaître l’indétermination.
Exemple 3.25.
Considérons n→∞lim5n3+sin(n)3n3−17n+1, qui est effectivement une indétermination de la forme “∞∞”, puisque
an=3n3−17n+1→+∞ (polynôme de degré 3, dont le coefficient principal est 3>0),
bn=5n3+sin(n)→+∞ (5n3→∞ et sin(n) est bornée).
Ce que l’on peut faire ici est extraire les termes dominants dans an et bn, qui sont les termes contenant la puissance n3: bnan=5n3+sin(n)3n3−17n+1=n3(5+n3sin(n))n3(3−n217+n31)=5+n3sin(n)3−n217+n31=bn′an′ En simplifiant par n3 on a obtenu un nouveau quotient qui dans la limite n→∞ n’est plus indéterminé. En effet, an′→3 et bn′→5, et donc n→∞limbnan=n→∞limbn′an′=53.
Exemple 3.26.
Les comparaisons des comportements logarithmiques, polynomiaux et exponentiels, ont consisté à résoudre les indéterminations “∞∞” suivantes: xn=nα(logr(n))β→0,xn=rnnα→0. Remarquons que ces limites ont requis une analyse plus fine, puisque numérateur et dénominateur sont de nature différente (on n’a pas pu simplement extraire de “terme dominant”).
3.8.2 Indéterminations du type “∞−∞”
Souvent, une suite est définie par une différence de deux nombres qui deviennent de plus en plus grands à mesure que n augmente. Or la différence de deux nombres grands peut, a priori, avoir n’importe quel type de comportement.
Exemple 3.27.
Considérons n→∞lim(n3−5n2), dans laquelle an=n3→+∞ et bn=5n2→∞. Comme an tend vers l’infini plus vite que bn, dû au fait qu’il contient un terme de degré 3>2, on a avantage à mettre n3 en évidence et obtenir un produit, an−bn=n3−5n2=an′n3bn′(1−n5) Maintenant, on a toujours an′→∞, mais puisque bn′=1−n5→1=0, leur produit tend vers +∞. On a donc n→∞limanbn=n→∞liman′bn′=+∞.
L’identité élémentaire
(a−b)(a+b)=a2−b2
est souvent utile lorsqu’on a affaire à une différence a−b, si on la formule comme suit:
a−b=(a+b)(a−b)(a+b)=a+b1(a2−b2)
Ici, on a multiplié et divisé par le conjugué de a−b. Ainsi, à la différence “a−b” se substitue la différence “a2−b2”, qui est parfois plus facile à traiter.
Cette approche est particulièrement efficace lorsqu’on a des différences de racines:
Exemple 3.28.
Considérons n→∞lim{n+1−n}, qui est bien du type “∞−∞”. En multipliant et divisant par le conjugué, n+1−n=(n+1−n)n+1+nn+1+n=n+1+n(n+1)−n=n+1+n1. Ce quotient n’est plus indéterminé: n→∞lim{n+1−n}=n→∞limn+1+n1=0.
Parfois, on pourra (même si c’est assez rare) résoudre une indétermination “∞−∞”, de la forme limn→∞(an−bn), en extrayant explicitement de an et de bn la même partie divergente:
Exemple 3.29.
Considérons le cas “∞−∞” suivant: n→∞lim(log(en+2)−log(en+1)) Ici, on peut remarquer qu’en écrivant anbn=log(en+2)=log(en(1+2e−n))=n+log(1+2e−n),=log(en+1)=log(en(1+e−n))=n+log(1+e−n), ce qui montre que an et bn contiennent tous deux un “n”, qui tend vers l’infini, et qui disparaît lorsqu’on fait la différence: n→∞lim(an−bn)=n→∞lim(log(1+2e−n)−log(1+e−n))=log(1)−log(1)=0. C’est donc un cas d’une indétermination “∞−∞” dans laquelle on peut montrer que les infinis se “compensent exactement”.
3.8.3 Indéterminations du type “00”
Nous reviendrons au indéterminations “00”, puisqu’elles sont au coeur du problème de la dérivation, un outil central de l’analyse.
Pour l’instant, donnons déjà une limite classique “00”:
Théorème 3.5.
Soit (xn) une suite représentant des mesures d’angles en radians. Si xn=0 pour tout n, et si xn→0, alors n→∞limxnsin(xn)=1.
Informel 3.9.Attention, il est important de mentionner que le sinus, dans sin(xn), est calculé en supposant que l’angle xn est mesuré en radians. Sinon, la limite n’est pas la même!
Proof
Comme la fonction x↦xsin(x) est paire, on peut supposer que xn>0 pour tout n. Puisque xn→0, on a 0<xn<2π pour tout n suffisamment grand. Considérons donc un angle sur le cercle trigonométrique, dont la mesure en radians xn est entre 0 et 2π:
Remarquons que le triangle OAP est inclus dans le secteur circulaire OBP, qui est lui-même inclus dans le triangle OBM. On a donc aire(△OAP)⩽aire(secteur OBP)⩽aire(△OBM). On explique ici comment calculer l’aire d’un secteur. Ainsi, en exprimant chacune de ces aires en fonction de xn, 21cos(xn)sin(xn)⩽21xn12⩽21tan(xn). Ce deux inégalités sont équivalentes à ancos(xn)⩽xnsin(xn)⩽bncos(xn)1. Puisque xn→0, on a an=cos(xn)→1 et bn→11=1. On conclut donc avec le théorème des deux gendarmes.
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3.8.4 Sur l’équivalence entre les indéterminations
Toutes les indéterminations du tableau présenté plus haut sont équivalentes, dans le sens où on peut toujours transformer une indétermination en une autre. Voyons les principaux cas.
Supposons par exemple que la limite de bnan soit “∞∞”. Cela implique que bn1→0, et donc en écrivant bnan=an⋅bn1, la limite devient du type “∞⋅0”.
Supposons ensuite que la limite de bnan soit “∞∞”. En écrivant
bnan=exp(logbnan)=exp(log(an)−log(bn)),
on voit que l’on fait apparaître log(an)−log(bn), qui dans la limite est du type “∞−∞”.
Soit finalement anbn une suite qui dans la limite n→∞ est du type “1∞”. En écrivant anbn=exp(bnlog(an)), comme an→1 implique log(an)→0, bnlog(an) est du type “∞⋅0”.
Quiz 3.8.1.Parmi les formes suivantes, indiquer celles qui sont indéterminées.